Deuxième domaine maritime mondial avec plus de 11 millions de kilomètres carrés sous sa juridiction, la France dispose d’un gisement énergétique colossal encore largement sous-exploité. Alors que l’éolien en mer pose progressivement ses fondations au large de nos côtes, une autre révolution énergétique s’amorce sous la surface de l’eau. L’énergie des vagues (houlomoteur) et la force des courants de marée (hydrolien) s’imposent désormais comme des piliers stratégiques pour compléter le mix électrique national.
Longtemps cantonnée aux expérimentations de laboratoire, la filière des Énergies Marines Renouvelables (EMR) franchit un cap industriel majeur en Bretagne et en Normandie. Grâce aux investissements massifs du plan France 2030 et à l’implication des acteurs régionaux, la France entend transformer le potentiel cinétique du golfe de Gascogne et de la Manche en une source d’électricité décarbonée, continue et souveraine.
Les différentes énergies marines renouvelables et leur stade technologique
| Source | Forme | État actuel de la technologie |
|---|---|---|
| Vent | Électricité | Éolien posé : stade industriel Éolien flottant : stade industriel |
| Vagues | Électricité | Houlomoteur : stade expérimental |
| Courants | Électricité | Hydrolien : stade expérimental |
| Marée | Électricité | Marémoteur : stade industriel |
| Température | Électricité ou froid | ETM : prototypes |
La capture de l’énergie océanique repose sur deux approches physiques bien distinctes, adaptées à la morphologie des fonds marins et à la dynamique des fluides côtiers. Là où l’énergie houlomotrice cherche à convertir le mouvement oscillatoire de la houle générée par le vent, l’énergie hydrolienne exploite directement la vitesse des courants marins provoqués par le balancement des marées.
Ces deux vecteurs technologiques apportent une valeur ajoutée fondamentale au réseau électrique français. Contrairement à l’éolien terrestre ou au solaire photovoltaïque, l’énergie hydrolienne présente l’avantage unique d’être 100 % prédictible des années à l’avance, affranchissant les gestionnaires de réseau des aléas de la météo.
La Manche abrite certains des courants de marée les plus puissants d’Europe. Le Raz Blanchard, situé au large du cap de la Hague en Normandie, regroupe à lui seul près de 50 % du potentiel hydrolien français, avec des vitesses de courant pouvant dépasser 10 nœuds (près de 19 km/h) lors des grandes marées.
Plus au sud, le passage du Fromveur en Bretagne, qui serpente entre l’archipel de Molène et l’île d’Ouessant, constitue un autre sanctuaire énergétique naturel. Les hydroliennes sous-marines, ancrées sur le lit rocheux à des profondeurs de 30 à 50 mètres, agissent comme des moulins à eau des temps modernes, captant la densité de l’eau de mer — 800 fois supérieure à celle de l’air — pour faire tourner leurs pales avec une efficacité redoutable.
L’exploitation de la houle Atlantique représente un gisement théorique estimé entre 10 et 15 TWh par an pour la façade occidentale française. Les systèmes houlomoteurs adoptent des architectures variées : colonnes d’eau oscillantes, serpentins flottants articulés ou houlomoteurs immergés fixés au fond marin.
La capture de cette énergie de surface fait face à un défi d’ingénierie colossal. Les modules doivent être capables de fonctionner par mer calme tout en résistant aux vagues scélérates et aux tempêtes hivernales extrêmes capables d’exercer des pressions mécaniques dévastatrices sur les structures.
La concrétisation industrielle de ces technologies s’accélère sous l’impulsion de partenariats public-privé soutenus par l’État. Le projet Flowatt, implanté dans le Raz Blanchard, prévoit le déploiement d’une ferme pilote de plusieurs turbines hydroliennes pour une puissance installée de 17,5 MW. Ce chantier emblématique a bénéficié d’un soutien public de plus de 65 millions d’euros afin de valider le modèle économique avant une phase de commercialisation à grande échelle.
Côté breton, l’expérience d’alimentation de l’île d’Ouessant grâce à l’hydrolienne Sabella a démontré la capacité des énergies marines à remplacer les groupes électrogènes au fioul sur les territoires insulaires isolés. Ces succès techniques incitent les donneurs d’ordres à viser un objectif de déploiement national de 3 à 5 GW d’énergie marine d’ici 2035.
L’immersion d’équipements électromécaniques lourds dans un environnement marin corrosif et dynamique impose des contraintes opérationnelles d’une sévérité inédite pour les ingénieurs.
Contraintes techniques et milieu salin agressif
La viabilité économique des fermes sous-marines repose sur la réduction des coûts de maintenance en milieu subaquatique :
- Lutte contre le biofouling : Empêcher la fixation d’organismes marins (balanes, algues) sur les pales sans utiliser de peintures antifouling toxiques pour le milieu naturel.
- Étanchéité des génératrices : Concevoir des garnitures mécaniques capables de résister à la pression hydraulique continue pendant plus de 20 ans.
- Opérations de levage en mer : Réduire la dépendance aux navires câbliers spécialisés ultra-coûteux lors des phases d’installation et de révision lourde.
Intégration réseau et acceptabilité environnementale
Le raccordement électrique des fermes marines au réseau national géré par RTE nécessite le déroulement de câbles sous-marins blindés à haute tension, enterrés sous le lit marin pour éviter les frictions avec les arts de traîne de la pêche professionnelle.
Les études d’impact environnemental menées par l’Ifremer révèlent un bilan acoustique et biologique globalement favorable. La faible vitesse de rotation des pales d’hydroliennes (10 à 15 tours par minute) évite l’effet de hachoir pour la faune marine, tandis que les embases en béton immergées font office de récifs artificiels bénéfiques pour la biodiversité benthique.
Tableau récapitulatif : Comparatif des technologies d’énergies marines renouvelables (EMR)
| Technologie | Source d’énergie primaire | Potentiel de production en France | Avantage majeur | Principal obstacle technique |
|---|---|---|---|---|
| Hydrolien (Courants marins) | Courants de marée | 3 à 5 GW (Raz Blanchard, Fromveur) | 100 % prédictible sur des décennies | Corrosion saline et coût de maintenance sous-marine |
| Houlomoteur (Vagues) | Houle et vagues de surface | 10 à 15 TWh/an (Façade Atlantique) | Abondance de la ressource en hiver | Résistance aux tempêtes majeures et tenue mécanique |
| Marémoteur (Barrage) | Marnage / Variation du niveau | 500 GWh/an (Usine de la Rance) | Technologie industrielle mûre et rodée | Impact écologique lourd sur l’écosystème estuarien |
La France cherche à sécuriser son approvisionnement électrique tout en fermant ses dernières centrales fossiles, la maîtrise industrielle des courants marins et de la houle représente un atout souverain unique. L’Hexagone saura-t-il transformer son avance technologique en Normandie et en Bretagne en une filière industrielle d’exportation capable de rivaliser avec les géants mondiaux de l’énergie ?


